Il est là, au bord du chemin, assis dans la poussière. Les bas-côtés, il connaît … depuis le temps, il ne connaît même plus que ça, lui, le lépreux. Là, jeté au fond de la marge sociale, il n’est même plus regardé comme un homme malade, il est la maladie… repoussante, terrorisante. Elle est devenue comme un prénom qui le raconte, une identité qu’il décline d’un coup de crécelle, d’un tintement de clochette ou du mot *impur* qu’il se doit de crier chaque fois que quelqu’un s’approche de sa vie de souffrance. 

Alors les gens se détournent et à chaque fois, c’est comme si on le poussait un peu plus dehors, un peu plus loin, vers le trop loin d’où il n’aura plus la force de revenir … il est l’impur, il sème la peur, il sent la mort, … aucun chemin ne mène plus vers lui, aucun regard, aucun geste ne l’espère jamais … Il est comme ça, le monde de ses jours, le monde de ses pensées, des aubes aux crépuscules, des crépuscules aux aubes …

Le collège est silencieux, le jour qui commence ressemble encore à une étendue de neige fraîche, vierge de toute empreinte, rideau tiré sur les traces de la veille, feuille blanche en attente de *desseins* à inventer. 

L'homme est déjà là, assis à son pupitre, penché sur quelques livres ouverts devant lui... il prépare sa journée et celle de ses élèves. L'horloge de sa carrière a sonné l'heure de la retraite, alors il savoure une fois encore ces instants aimés *avant que tout commence*. Il aime la densité du calme quand il précède les premiers tourbillons de vie, il se délecte sans se lasser du miracle d'un matin, quand une fragile lueur naissante suffit à faire reculer la plus sombre des nuits … Ce signe fidèle et quotidien lui rappelle que tout au bout du temps, c’est bien un *jour* nouveau qui se lèvera sur la terre … une aube d’éternité que chaque aurore promet déjà, une aube sans soir pour l'éteindre.

Il ne s'était jamais senti aussi loin de lui-même, il ne se reconnaissait plus. Comment avait-il pu en arriver là, lui qui était depuis sa naissance un privilégié, quelqu'un qui avait simplement *tout pour bien faire*, tout pour réussir sa vie? Existait-il quelque part une réponse satisfaisante à cette question? … c’était une toute autre question !!

Il refit une énième fois défiler devant ses yeux le cortège de choix et de non-choix, de courages et de lâchetés, d’affrontements résolus et de fuites honteuses qui racontaient plus ou moins bien son histoire. Il se vit un peu partout funambule au pas incertain, cherchant au quotidien un passage possible entre ses rêves et ses réalités. 

Avec un peu de vague à l’âme, je marche dans la rue, le regard perdu. Je sens le vent qui ébouriffe mes cheveux, j’enroule mon écharpe plus serrée. C’est novembre, de ces novembres gris qui pleurnichent sans arrêt des petites gouttes humides et qui finissent par en laisser une au bout du nez! 

Je plonge la main dans mon sac à la recherche d’un mouchoir. Aussitôt trouvé, je me fais bousculer et le mouchoir tombe au sol… 

Je me penche alors et, accroupie, le ramasse sur le pavé mouillé. Je me fige dans ce geste… autour de moi, ce n’est plus novembre qui bruine. C’est étrange. C’est comme si le cortège d’âmes qui fait foule autour de moi devenait une muraille humaine qui laissait là, sur l’asphalte, les pluies de leurs vies… Un édifice fragile qui bouge, qui se déplace, qui s’arrête, qui regarde sans voir, qui laisse passer le courant d’air.

Ils se tenaient là, debout devant l’autel, leur bébé dans les bras. Les battements de son petit cœur animaient déjà tellement les mélodies du leur, comme une douce rythmique qui les accompagnait si bien.

Ils se tenaient là, debout devant l’autel, émerveillés, riches de ce ruissellement de joie émue, toute neuve, imméritée, indicible dans toute sa profondeur, mais aussi tout débordés de sentiments mêlés et multicolores de grandes responsabilités, de *plus jamais comme avant*, d’urgence d’être un peu plus là, un peu mieux là, de prendre soin, frémissants déjà au passage du cortège contrasté des projets, des petites et grandes joies et peurs devant chaque demain, proche ou lointain.

.… Ils se tenaient là, debout devant l’autel, tellement humains, tellement petits, tellement pauvres en puissance et certitudes au moment de recevoir le cadeau de la vie signée d’éternité que Dieu leur confie. Le Vivant les sait imparfaits, tellement balbutiants en tout, tellement trop courts ... et pourtant …