Mon Père,

Toi qui es du Ciel, Toi qui en tiens les mystères
Toi qui habites dans les demeures de l'univers
Tu sais que je suis une brindille dans le vent
Sertie dans Ta paume je suis unique pourtant
Que jamais je ne me lasse d'entendre Ton Nom
Que ma voix à jamais le chante avec passion

Les parents sont installés sur des chaises en demi-cercle devant l’instrument… un magnifique piano à queue noir.

Dans les parents, il y a nous. Mon mari, notre aîné, notre benjamine et mes parents venus pour écouter *le* morceau préparé, répété encore et encore de l’aube au crépuscule par notre cher fils cadet (vous avez discerné une pointe de lassitude dans ma plume ? Noooon, voyoons !). 

Et là, après quelques mots souriants de la bouche de la pétillante professeur de piano, l’audition commence… avec un petit bonhomme de trois pommes et demi qui arrive en sautillant d’un pied à l’autre en chemise blanche et sourire assorti ! Un *oh, trop chou* glisse comme une douce vague dans le public conquis. Et le piano accueille les chatouilles de ses petits doigts qui font leurs premiers pas sur son clavier. Le son des touches dessine la mélodie de l’innocence, de la fraîcheur, de la joie. C’est simple comme un sourire !

Puis les enfants se suivent. Les pieds en socquettes blanches ou en ballerines se balancent sous le piano, encore un peu trop loin du pédalier. Les lunettes sur les bouts de nez se font écran entre les yeux et la partition.

Devant moi, une toile… grand espace blanc, encore vide, possible vierge de tout…
Devant moi, une toile…  je suis face au blanc du possible que je ne connais pas encore, près du moment qui crée et dessine ce que l’âme cherche à dire…

Mon tablier noir est noué autour de ma taille, mon regard un peu perdu... J’ai un pinceau à la main, pourtant les mains vides, habitée par le doute, par l’envie, par le manque de courage, par la rage de vivre, par la peur de décevoir, par les choix si vastes…  choisir, c’est saisir. Choisir… c’est abandonner aussi…
Abandonner… s’abandonner… et ne laisser que la place au geste né d’un élan quel qu’il soit. La toile ne sera pas blessée, ne sera pas déçue par mon trait… elle s’offre.

D’abord le cœur recroquevillé, je laisse l’air entrer dans tout mon corps, j’ouvre mes épaules, je regarde dans le vague un instant… une lumière chaude remplit l’atelier, elle traverse la fenêtre, elle joue dans les feuilles à peine éveillées de printemps, elle glisse sur les sommets des montagnes enneigées… elle danse une valse douce avec le vent.

... il est là, assis à l’ombre de la glycine. Il savoure un instant de fraicheur en cette fin d’après-midi d’un été surchauffé. Il aime ce moment trop rare sur le chemin du crépuscule, le cadeau qu’il se fait parfois de s’asseoir là et de regarder, d’écouter, de respirer le tableau déployé sous ses yeux... S’accorder le temps de s’accorder en profondeur au murmure de la musique d’ici...

Son jardin... Tout un poème! son héritage, qu’il a si longtemps délaissé, négligé... pas de temps pour ça, trop d’affaires à faire... le refrain du *on verra ça plus tard* ... Alors oui, Il l’a laissé grandir, foisonner, force vitale anarchique, folle, dévorante, envahissante, exubérante... Alors oui, de temps en temps, il prenait courage et *faisait une bonne éclaircie là- dedans* au prix de gros efforts et de quelques volumineux transports à la déchetterie. Puis tout recommençait, encore et encore... Tout ça pour ça! C’est pas qu’il ne l’aimait pas, son héritage, c’est juste qu’il dirigeait ses forces, ses priorités ailleurs et que là, il ne décidait pas, il laissait venir...

Sur la table, lendemain de Pâques, un papier coloré et argenté à l’intérieur est resté là… un petit manteau fragile, comme une fine écorce… je souffle dessus et il s’envole un peu… coquille vide d’un délice, celui d’un chocolat fondant déballé dans les rires et les conversations animées d’un repas de famille et de tulipes blanches ouvertes.
Les tulipes sont encore là, elles aussi, fleurs coupées et pourtant en vie… recueillies dans un vase pour le plaisir de mes yeux, pour l’apparat de ma maison… geste tendre d’une main amie qui me les a offertes. Des fleurs blanches, mes préférées… Dans leur vase opaque, elles penchent la tête… Je remplis le vase d’une eau fraîche… 

Sur la table, je caresse le papier fragile, qui a pris la forme ronde de son contenu avalé, de son délice éphémère… il porte la trace de ce qui y était lové, protégé là, mais il n’en porte plus le poids, il n’en entoure plus les saveurs, il est vide de ce plein-là…