Les premières lueurs de l’aube l’accueillirent au moment où il arrivait à la petite chapelle. Chaque fois qu’il montait rejoindre son troupeau à l’alpage, le berger se faisait le cadeau de passer par là, de s’arrêter là, de laisser le premier souffle du jour nouveau le rejoindre et habiter sa propre respiration… Il prit le temps de lire le paysage que les premiers rayons lui révélaient... miracle éternel de la lumière qui fait entrer les images jusqu'au fond de soi ...

Puis, avec le pas retenu qui disait son émotion et son respect immense, il entra dans la chapelle. Quatre bancs d'un bois rugueux, un lutrin ancestral, une table sur laquelle on avait ouvert Le Livre, la Parole de Dieu. La lumière de l'aube s'invitait jusque là au centre en traversant trois modestes vitraux...

 

  • Il a beaucoup ces temps … elle est très chargée … il est très fatigué … elle est très occupée … c’est un peu la course … il a beaucoup à faire, mais ça ira mieux l’année prochaine! … elle est à la limite du burn out … il est épuisé … les vacances seront les bienvenues …

Florilège d’expressions cycliques devenues presque banales dans les discussions quotidiennes. Mélange plus ou moins dosé de besoins de compassion, de reconnaissance, d’admiration, de fierté bizarre, mais aussi de légitimes fatigue, usure, résignation triste, fatalisme, raz-le-bol. Reflets du manège insensé d’un monde dictateur qui impose son pas et glorifie ceux qui *tiennent le coup (ou le coût !!)* tout en poussant les autres, les faibles dans les marges de l’histoire, parmi les insignifiants.

Le peuple de Dieu s’avance en plein désert comme un troupeau de vies déjà sacrifiées, de vies abandonnées à la désespérance d’un paysage qui semble simplement les avoir devancés dans la mort… Pourquoi chercher la force d’avancer vers le pire, la force d’avoir envie, la force de dépasser le cri de colère, de révolte? Il y a des jours comme ça, des jours où trop, c’est vraiment trop!… 

Oui, il y a des jours comme ça, des jours traversés dans les solitudes hurlantes, des jours desséchants, stériles, pleins de faims et de soifs qui ne s’apaisent pas, des jours où même les plus sombres pages du passé se réécrivent en mirages exquis et appellent au retour en arrière … *Ah! l’Egypte et ses marmites de viande, l’Egypte riche et vivante, c’était autre chose que ce désert qui sent la mort! Ah! si tout pouvait redevenir comme avant au lieu de toujours s’obstiner à devenir comme après … Non, Dieu, on n’en veut pas de ton exode, de ta délivrance, on n’en veut pas de ton salut, on n’en veut pas de ton demain, pas comme ça …*

Pour aller au pressoir, il faut faire le tour de la maison et descendre ensuite le petit escalier de pierre. Il est là en bas, creusé dans le rocher, bien à l’abri, bien à l’écart. L’homme s’y est installé pour battre le grain, prendre soin de la modeste récolte du petit domaine familial … Bien sûr, d’habitude on fait ça sur la place près de la maison, exposé à tous les vents qui aident à la tâche en triant entre bale et grain … mais aujourd’hui, c’est vraiment trop risqué… une bande de pillards harcèle et dépouille depuis trop longtemps déjà les habitants de la région, se servant chez eux, se servant d’eux pour s’enrichir, pour parader drapés dans leur gloire facile… Ainsi sont les faux puissants, les faux brillants qui doivent prendre aux petits ce qui nourrit leur grandeur… Où sont les délivrances, les miracles du passé ? Que fait Dieu dans son ciel ?

 
- c'est là que mon histoire a commencé, me dit-il en désignant la boutique du potier. Un artiste, un créateur qui met tout son savoir-faire et son cœur dans chacune de ses œuvres. Dans cet atelier, tu sais, chaque pièce est unique ... je suis unique.

J'étais là assis à la terrasse d'un modeste bistrot, seul, juste pour savourer la fin de cette journée d'été et voilà que j'étais apostrophé par le bol posé devant moi. Un bol fendu, ébréché, portant ça et là quelques traînées douteuses ... Au premier coup d'œil, franchement ... J'espère qu'il ne va pas me demander de lui dessiner un mouton! Mais non, il continue ...

- Je me rappelle ma sortie du four, le sourire et l'accueil du potier, sa fierté de me poser dans la vitrine, les regards admiratifs des passants ... La vie commençait, encore cachée, mystérieuse, toute neuve, pleine de promesses, comme un chemin où rien n'est impossible.