*J’ai toujours eu de la peine devant les gens qui vivent facilement, qui traversent les vents contraires sans même se retrouver décoiffés à la sortie… j’ai des fois l’impression qu’ils sont là pour éteindre ceux qui les regardent briller …*

Robin ruminait sa frustration en marchant dans les ruelles étroites de la vieille ville. C’était chez lui ici, son territoire, le monde merveilleux de son enfance … les rires, les jeux, les parties de cache-cache de nuit avec ses voisins Théo et Eva … Les habits de chevalier, les poursuites dans les ruelles après le caté, les raccourcis mystérieux, les passages secrets pour s’approcher du château, l’escalade du mur pour guigner par-dessus juste assez longtemps pour apercevoir le Comte, sa femme ou leurs filles dans le jardin … puis la fuite précipitée pour ne pas se faire attraper par le concierge qui les avait à l’œil … !! *Ah! l’éducation de la rue, l’éducation des rencontres sans écrans, la si belle confiance qui se tisse entre les gens qui ont des histoires simples …*. Robin sourit, un peu ému, en éveillant ces pages bruyantes, heureuses, un peu insouciantes de sa vie …  

Les années avaient passé comme ça. Théo, Eva et lui avaient grandi et s’étaient plutôt bien débrouillés, chacun à sa manière. Robin, lui, s’était lancé dans la sculpture et il avait ouvert un atelier en vieille ville. Quelques-unes de ses toutes premières œuvres avaient déjà attiré l’attention de quelques personnes qui l’avaient encouragé … Il ne pouvait pas vivre de son art, bien sûr, alors en attendant, il gagnait quelques sous en travaillant comme coursier à vélo pour une entreprise du coin. 

Eva avait aussi son petit commerce à quelques rues de chez lui. Elle fabriquait des violons et en avait déjà vendus un ou deux, d’après ce qu’il savait. Elle aussi était obligée de travailler à côté pour vivre … elle donnait quelques cours de musique au Conservatoire …

Quant à Théo, il avait suivi une formation de décorateur et il s’était mis récemment à son compte après avoir réalisé pour son premier employeur quelques chantiers intéressants et remarqués… Pour survivre, en attendant que son commerce lui offre un salaire, Théo faisait le taxi.

 

La chance frappa à leurs trois portes en même temps. Pour les deux cents ans de sa Fondation, le Comte décida de mettre à disposition de trois citoyens méritants de la ville une somme importante à gérer librement pendant quelques années … C’est ainsi qu’ils se retrouvèrent là, tous les trois, devant le Comte, dans les salons du fameux château et qu’ils reçurent chacun le chèque confortable qui leur était confié pour un temps  … Ils tenaient là la chance de leur vie, la possibilité de vraiment démarrer, de vivre à plein-temps leur passion, de libérer tous leurs beaux élans intérieurs, de montrer au monde la couleur unique de leur talent …

Chacun retourna donc chez lui avec son chèque et ses projets. Et là, l’histoire bascule. Pendant des semaines, des mois, Robin vint à l’atelier chaque matin et repartit chaque soir sans avoir même esquissé un seul geste de sculpteur… rien! Le désert, le vide …

 

Discrètement, il parcourait quotidiennement les ruelles et voyait très bien qu’Eva et Théo étaient en train d’écrire leur rêve, il voyait très bien qu’à chacun de ses passages, il y avait un ou plusieurs clients dans leurs boutiques … il voyait trop bien que ça marchait pour eux … C’était soudain si cruel d’être là, à deux rues de leur réussite et de rester comme pétrifié, un comble pour un sculpteur !

Robin, plein d’amertumes, de colère revancharde aussi essaya quand même de comprendre ce qui lui arrivait… Il découvrit que là où le geste du Comte avait été libérateur pour Théo et Eva, le même geste avait été terrorisant pour lui. Cette générosité frappée d’une échéance l’avait tout simplement paralysé …

Là où Théo et Eva avaient vu un cadeau qui leur permettait de prendre leur envol, de vivre encore un peu plus près d’eux-mêmes, lui, Robin, n’avait vu qu’un test, une épreuve à réussir … là où Théo et Eva avaient ouvert leurs talents, lui n’avait plus vu dans ses mains qu’un chèque et une échéance qui révélerait au grand jour son insuffisance, sa profonde nullité … tout simplement insupportable … 

 

Robin le sculpteur reconnut très bien cette douleur familière, cette douleur liée à une déchirure présente dans sa vie aussi loin qu’il s’en souvienne, à chaque fois qu’il se tenait devant une autorité, une référence, qu’elle soit humaine ou divine … Combien de fois, dans sa chambre d’enfant, avait-il avoué au doudou qu’il serrait dans ses bras qu’il avait peur de recevoir … que ça le paralysait. Il avait peur de ne pas pouvoir rendre assez, de ne pas être à la hauteur du geste, de ne pas savoir répondre assez bien et comme il faut le moment venu, il avait peur d’être démasqué au grand jour en tant que décevant (après tout ce qu’on a fait pour toi !!!)… 

Il lui semblait que Théo et Eva vivaient quelque chose de si différent, de tellement plus simple … Etait-il seul au monde à être si compliqué, si tourmenté, si contradictoire ?

Il reparcourut son enfance dans une famille profondément croyante … Il pensa à Dieu, toujours présent depuis sa plus tendre enfance … et il s’avoua encore son immense difficulté actuelle à s’élancer spontanément vers un Dieu de grâce qui sera quand même son grand Juge à la fin … il eut peur d’y penser, encore peur … 

 

Il avait toujours médité Dieu à partir de ses représentants sur la terre … soudain, une évidence le traversa : et s’il essayait le chemin inverse ? Laisser à Dieu la possibilité et le temps de se montrer, lui laisser le droit d’être Dieu et de venir d’abord guérir sa peur de lui … Il trouva les mots pour le dire là, d’une simple prière …

 

Il était tard ce soir là … pourtant il retourna à l’atelier. Il prit un morceau de pierre ollaire et laissa naître dans ses mains une image de la grâce en souvenir de cette nuit.

Demain peut-être, un passant aurait envie de pousser la porte de l’atelier …. Il le trouverait au travail … 

 

Un pas de plus: invitation à rencontrer la Parole de Dieu

L'histoire des trois serviteurs 

Matthieu 25.14 à 29

Le Royaume des cieux ressemble à ceci : Un homme part en voyage. Il appelle ses serviteurs et leur confie ses richesses. Il donne à chacun selon ce qu'il peut faire. Il donne à l'un 500 pièces d'or, à un autre 200, à un troisième 100, et il part.  

Le serviteur qui a reçu les 500 pièces d'or s'en va tout de suite faire du commerce avec cet argent et il gagne encore 500 pièces d'or. Celui qui a reçu les 200 pièces d'or fait la même chose et il gagne encore 200 pièces d'or. Mais celui qui a reçu les 100 pièces d'or s'en va faire un trou dans la terre et il cache l'argent de son maître. 

Longtemps après, le maître de ces serviteurs revient. Il leur demande ce qu'ils ont fait avec son argent.

Le serviteur qui a reçu les 500 pièces d'or s'approche et il présente encore 500 pièces d'or en disant : *Maître, tu m'as confié 500 pièces d'or. Voici encore 500 pièces d'or que j'ai gagnées.*Son maître lui dit : *C'est bien. Tu es un serviteur bon et fidèle. Tu as été fidèle pour une petite chose, je vais donc te confier beaucoup de choses. Viens et réjouis-toi avec moi.* 

Le serviteur qui a reçu les 200 pièces d'or s'approche et il dit : *Maître, tu m'as confié 200 pièces d'or. Voici encore 200 pièces d'or que j'ai gagnées.* 

Son maître lui dit : *C'est bien. Tu es un serviteur bon et fidèle. Tu as été fidèle pour une petite chose, je vais donc te confier beaucoup de choses. Viens et réjouis-toi avec moi.* 

Enfin, celui qui a reçu les 100 pièces d'or s'approche et il dit : *Maître, je le savais : tu es un homme dur. Tu récoltes ce que tu n'as pas semé, tu ramasses ce que tu n'as pas planté. J'ai eu peur et je suis allé cacher tes pièces d'or dans la terre. Les voici ! Tu as ton argent.* Son maître lui répond : *Tu es un serviteur mauvais et paresseux ! Tu le savais : je récolte ce que je n'ai pas semé, je ramasse ce que je n'ai pas planté. Donc tu devais mettre mon argent à la banque. De cette façon, à mon retour, je pouvais reprendre l'argent avec les intérêts ! 

Enlevez-lui donc les 100 pièces d'or. Donnez-les à celui qui a 1 000 pièces d'or. Oui, celui qui a quelque chose, on lui donnera encore plus et il aura beaucoup plus. Mais celui qui n'a rien, on lui enlèvera même le peu de chose qu'il a !*