Avec un peu de vague à l’âme, je marche dans la rue, le regard perdu. Je sens le vent qui ébouriffe mes cheveux, j’enroule mon écharpe plus serrée. C’est novembre, de ces novembres gris qui pleurnichent sans arrêt des petites gouttes humides et qui finissent par en laisser une au bout du nez! 

Je plonge la main dans mon sac à la recherche d’un mouchoir. Aussitôt trouvé, je me fais bousculer et le mouchoir tombe au sol… 

Je me penche alors et, accroupie, le ramasse sur le pavé mouillé. Je me fige dans ce geste… autour de moi, ce n’est plus novembre qui bruine. C’est étrange. C’est comme si le cortège d’âmes qui fait foule autour de moi devenait une muraille humaine qui laissait là, sur l’asphalte, les pluies de leurs vies… Un édifice fragile qui bouge, qui se déplace, qui s’arrête, qui regarde sans voir, qui laisse passer le courant d’air.

Mon regard s’attarde alors entre ces deux chaussures, juste là à quelques mètres, qui se balancent d’un pied sur l’autre, sans arrêt, encore et encore. Une sorte de rythme, un mouvement mécanique. 

Mes yeux remontent doucement le long des jambes maigres, le long des bras signés de dessins tatoués, le menton mal rasé, les joues creuses. Et puis, mon regard croise son regard et c’est comme une porte ouverte sur un monde dérobé… Une porte dont on aurait forcé la serrure et qui aurait laissé entrer les poudres blanches qui emmènent dans des nuits sans sommeil, la pointe piquante des cercles infernaux, les fluides qui enivrent… une porte qui laisse s’échapper une odeur triste et âpre. Il me fixe sans me voir et moi je détourne les yeux d’avoir vu ce qu’il ne peut plus cacher… 

A ce moment, une phrase vient s’inviter dans mon oreille. Des mots qui s’échappent sans censure d’un dialogue entre deux femmes alors qu’elles passent près de moi… 'Je n’en peux plus, je suis tellement épuisée de me battre avec mon passé'… La femme est belle, mais sa voix saigne. Elle marche comme on flotte, tel un ballon balloté dans le vent, seulement rattaché à la vie par un fil presque transparent… sa phrase laisse dans mon oreille un son de gonds rouillés, dans mes narines une odeur de naphtaline… ma gorge se resserre. 

Il y a un instant, mon manteau de laine savait me réchauffer du vent froid de novembre. Mais, ici et maintenant, je frissonne dans le courant d’air glacial de ces âmes violées. Ça fait un bruit de sifflement, de vent entre les fentes d’une ruine. Ça fait un bruit de cœurs brisés qui s’entrechoquent en tombant par terre. Ça fait un bruit de larmes qui se brisent, de morceaux de cristal sur un sol froid…

Ça fait un bruit de ville fantôme, de portes anciennes qui grincent, de gonds de guingois qui tiennent comme ils peuvent les pans des barricades.

Je sens une larme couler le long de mon œil, le long de ma joue, au creux de ma bouche.

 

Dans la vitrine de la boutique d’en face, on a installé la crèche de Noël. Une guirlande suspendue diffuse une lumière chaude… Une petite fille aux boucles brunes regarde cette décoration avec les yeux pleins d’étoiles et un sourire large d’innocence. Elle a collé son nez sur la vitre froide. Je la dévisage un instant. Elle ressemble à une petite flamme dans le feu de cheminée d’une maison de poupée bien rangée. 

Je m’approche d’elle et observe moi aussi. Je vois les bergers qui entrent par la porte de l’étable… une porte poussée vers un enfant blotti au creux d’une mangeoire. 

'Il devait faire si chaud et si doux dans la crèche de Noël…' C’est la voix de la petite fille. Elle se tourne vers moi, elle me regarde avec ses yeux immenses qui ont la couleur d’une source claire. 'Quand ils se sont approchés de Jésus, les bergers, ils ont dû avoir le cœur tout heureux à cause de l’étoile et des chants dans le ciel! Ça devait être tellement beau…'. 

La petite fille se tourne à nouveau vers la vitrine, y colle son nez et ses deux mains. 'Maman m’a dit que le cœur de Jésus, c’est comme une porte qui s’ouvre dans les deux sens. On peut entrer quand on veut, dans son cœur, et l’inviter à entrer quand on veut dans le nôtre. Ça doit être ça l’amour, je crois', dit-elle presque en chuchotant. 

Et là, au milieu de la rue, avec encore le goût salé sur ma joue, je ferme les yeux et tout mon silence devient une prière… 

Dans les bruits du courant d’air se glisse alors un souffle chaud. 

Je prie sans mot, mais de toute ma foi, je prie Celui qui a porté nos blessures dans le sang des siennes, Celui qui seul peut réparer les brèches, mettre son huile sur les gonds. Celui qui est venu sur cette terre pour tourner la clef d’une porte dans le Ciel, la Porte de l’Espérance… Je prie Emmanuel, Dieu avec nous, en nous… Et dans un murmure, je prononce son nom: Jésus.

 

'Le voleur ne vient que pour dérober, égorger et détruire; moi, je suis venu afin que les brebis aient la vie, et qu'elles soient dans l’abondance…' (Jean 10.10)

 

Un pas de plus…

Néhémie 3, 3-4

'Ceux qui ont survécu à la captivité et qui vivent dans le district de Juda se trouvent dans une grande misère et dans une situation très humiliante; il y a des brèches dans la muraille de Jérusalem et ses portes ont été détruites par le feu.

Lorsque j’entendis ces nouvelles, je m’assis et me mis à pleurer. Pendant plusieurs jours, je restai abattu. Je jeûnai et je priai constamment devant le Dieu du ciel.'