Voilà. Après une fouille énergique et pleine de bonne volonté, c'est le moment de me rendre à l'évidence... J'ai pourtant tout bien recueilli avec soin sans discrimination, je le jure. Je n'ai pas joué à celle qui fait tomber son mouchoir dans le sillon de son passage, ou qui aurait eu l'idée saugrenue de fabriquer une babibouchette en remontant de la buanderie! Je crois qu'il est temps d'appeler la presse, de lancer un avis de recherche, de percer enfin le mystère. Dans mes mains, gisant avec tristesse, je serre mon *orpheline*... c'est comme ça que j'appelle *la-chaussette-qui-reste-mollement-seule-dans-la-corbeille-à-linge-alors-que-toutes-les autres-ont-trouvé-leur-paire-que les-paniers-à linge-sont-vides-tout-comme-la-machine-à laver-d'ailleurs*!!! Non, je ne m'énerve pas, je constate. Il y a forcément une explication au mystère de la chaussette seule, celle qui finit dans un coin du tiroir à attendre d'être "remise sur pieds" (très drôle..!).

En attendant, quelque part dans ma maison, vêtue de noir pour passer incognito, se trouve une chaussette en cavale. Je me surprends alors à imaginer ce qu'elle a dû penser (c'est bizarre, je sais, mais bon...). C'est vrai que quand on y pense, c'est pas folichon une vie de chaussette!

Elle a dû voir tourner son plan plusieurs fois dans le carrousel du tambour de la machine... Lasse qu'on lui marche dessus à longueur de journée, raz les orteils de cette vie bien rangée dans le tiroir (enfin, presque...) entre chaque sortie. Lessivée? Ah, ben ça pour l'être, elle l'était! C'était pas une vie, il était temps de prendre le large et de fouler d'autres semelles... Elle avait retroussé sa laine et avait dû prendre le premier wagon des pensées distraites de la maîtresse de maison dans son train-train quotidien pour se tapir dans un coin et... à elle la liberté!

Pourtant, mystère, j'ai eu beau la chercher de la cave au grenier (ou au moins de la buanderie... à la buanderie!), rien, niet, nenni.

Puis le temps a passé. Les saisons ont vu défiler les collections de lessives aux longues manches et les écharpes douillettes... Suivi du bal des pantalons courts et linges de bain.

Dans le tiroir, l'orpheline s'est faite à sa vie de célibataire... Je n'ai pas eu le coeur de m'en débarrasser. Peut-être qu'un jour, on ne sait jamais...

Et bien ce jour-là est arrivé! Alors que je me penchais machinalement dans un coin de mon jardin pour retirer quelques mauvaises herbes, j'ai vu un bout de quelque chose bizarre. Oh, elle n'avait pas sa laine des plus beaux jours... elle était sale, pleine de terre crasseuse, rabougrie, maigrichonne... Son odeur laissait imaginer qu'elle devait avoir connu les baves dégoulinantes de notre brave chienne! Elle n'était plus la même, mais je la reconnaissais. C'était elle! Je lui ai coulé un bain de mousse dans la salle des soins adoucissants de ma buanderie. Je lui ai fait goûter au programme jacuzzi et longue durée de ma machine à laver. Bulles et température vaporeuse, parfum de lavande... En la cueillant avec douceur pour la faire sécher, elle était comme neuve. Aucune trace de ces mois passés n'avait résisté aux soins intensifs prodigués.

Dans le tiroir, j'ai pris sa paire et les ai jointes à nouveau dans un sourire... ma chaussette n'était plus orpheline. Si ma perdue avait le doux parfum du retour, ma restée avait gardé l'odeur de la maison...

Je m'installe dans les coussins de mon fauteuil, le regard tourné vers le Ciel... Les yeux remplis d'émotion, je murmure à mon Dieu *merci pour le parfum de Ta maison*.

(lecture libre du fils prodigue, Luc 15. 11-26)