Chaque virage dévoile une part de mystère, chaque carrefour finit par restreindre le choix des possibles et révéler de plus en plus précisément le véritable but du voyage… 

 

C’est à ça que je pense sur mon vélo le long de la route sinueuse et étroite qui mène au col. Les années ont passé, j’avance plus lentement, plus difficilement, alors je m’offre le luxe de prendre le temps et de l’habiter, de le méditer avec davantage d’intensité. 

J’ai déjà laissé derrière moi un long ruban de bitume qui se laisse lire comme une parabole de la vie avec ses premières envolées conquérantes, ses rythmes dansants et infatigables, toutes ses audaces, ses rêves, ses passages ombragés, escarpés, étroits, ses défilés sombres, froids et dangereux, ses *replats* souriants, les lumières joueuses de ses paysages, les mélodies de sa rivière quand elle vient rencontrer la route en cascade, en torrent, en méandres calmes, en tourbillons un peu fous et impertinents …

Je relis cette vie, ce chemin comme il a été, comme son itinéraire s’est finalement tracé, inventé le long de la montagne. Je me dis que le cadeau suprême est sans doute de ne pas lutter contre son histoire mais d’y consentir, de la rencontrer en apaisé, dans un acquiescement confiant… aller ainsi de plus en plus, de mieux en mieux vers soi-même, trouver mot après mot sa propre écriture et ses tracés uniques… oser être et partager …

 

Mes pensées aussi suivent leur chemin. Je suis parti pour une randonnée en montagne et le paysage devient petit à petit ce qu’il promettait. Je ne me suis pas trompé et je n’ai pas été trompé non plus par tout ce que j’ai pu lire et entendre à propos de ce qui m’attend là-haut.

Tout en pédalant laborieusement, je pense à mon Dieu, à celui qui partage ma vie depuis maintenant presque un demi-siècle, ce compagnon de route, de mes itinéraires, celui dont l’absence serait simplement impensable, vertigineuse, impossible. Et là, collé à la pente un peu trop raide mais disponible dans mon cœur pendant ce moment pèlerin, je me demande comment je reconnais sa voix quand il me parle. 

 

Je suis bien sûr équipé de la réponse raisonnable, immédiate et bien convenable que j’actionne immédiatement : *quand ce que j’entends et comprends est totalement conforme à sa Parole ou que ça ne peut pas être faux tellement ça semble vrai !!* … 

Une petite gêne me pique : *un peu subjectif quand même !!*, me dis-je sous mon casque, autant au niveau de ma compréhension infirme de la Parole que de ma conception élastique du vrai …

 

Bon, j’aime bien aussi évaluer si ce que j’entends rejoint mes envies, mes élans, semble en harmonie avec ce que je suis profondément, avec ce que j’ai d’unique à offrir… mesurer si c’est source de joie et de sourire dans mon service de Dieu et des autres … mais je reconnais de suite que si ce critère est très sympathique, il est un peu réducteur et partiel … difficile d’y rattacher honnêtement tous les appels que Dieu a authentiquement fait retentir dans l’histoire … tous les services ne sauraient être mesurés uniquement selon l’échelle de l’épanouissement jubilatoire…

 

J’éveille alors dans mon cœur le souvenir des carrefours de ma vie et je me rends compte que j’ai souvent fait mes choix selon un principe assez bien établi, un principe de cohérence générale. En fait, je prends un peu de recul d’avec les événements et je cherche si une ligne de continuité logique se laisse apprivoiser, si un sens se dégage, si les événements disent quelque chose une fois mis en relation. Je souris en repensant au GPS de ma voiture qui me dit : *préparez-vous à continuer tout droit* … c’est un peu la même chose … *regarde le sens des événements et suis le mouvement !!*

 

Comme je m’aperçois que j’ai encore au moins huit kilomètres pour réfléchir, je persévère… à la réflexion, ce principe de cohérence ne me paraît pas très fiable non plus … regardez Jonas … il trouve juste au bon endroit et au bon moment un bateau qui l’emmène à l’opposé de là où Dieu l’envoie …

Plus j’éveille un à un la vie des personnages de la Bible, plus je prends conscience que l’appel ou le conseil de Dieu vient bien plus souvent en rupture de continuité, en rupture de lien logique, en réorientation et nouvelle lecture du sens des événements …

C’est devant un carrefour qu’on apprend l’écoute et les choix.

 

Plus je pédale vers la fin de la route, plus je prends conscience qu’il n’y a pas une seule réponse à ma question, que cette recherche et cette écoute de la voix de Dieu est un itinéraire multiple et très complexe qui admet même le risque de l’erreur. C’est une expérience d’incertitudes nombreuses et quotidiennes qui ne conduisent pas vers des certitudes simples, mais vers l’apprentissage et l’expérience de la confiance … la confiance en un Dieu qui appelle en disant : *va pour toi*, *va vers toi le long de ta route. Tu t’y rencontreras pleinement et tu m’y verras parce que je demeure aussi bien sur ton départ que sur ton arrivée*.

 

Si le changement est déséquilibre, il permet la marche en avant. Là, sur mon vélo, je me dis qu’il y avait peut-être dix chemins différents pour arriver là où je suis… mais je sais que je suis sur la route qui mène bien là-haut… je m’arrête un instant et je respire déjà un peu de l’odeur du ciel…

Un pas de plus: invitation à rencontrer la Parole de Dieu

Genèse 12.1 à 12.5 :

Le SEIGNEUR dit à Abram : *Quitte ton pays, ta famille et la maison de ton père. Puis va dans le pays que je vais te montrer. Je ferai naître de toi un grand peuple, je te bénirai et je rendrai ton nom célèbre. Je bénirai les autres par toi. Je bénirai ceux qui te béniront, je maudirai celui qui te maudira. Par toi, je bénirai toutes les familles de la terre.* 

Abram s'en va comme le SEIGNEUR l'a commandé, et son neveu Loth part avec lui. Au moment où il quitte Haran, Abram a 75 ans. Il prend avec lui sa femme Saraï et son neveu Loth. Ils emportent toutes leurs richesses. Ils emmènent aussi tous les esclaves qu'ils ont achetés à Haran. Ils vont vers le pays de Canaan.

*Ce qui barre la route fait faire du chemin* Jean de La Bruyère

L’homme serrait la précieuse clef dans ses mains. C’était maintenant officiel, il était bel et bien l’héritier. Son héritage ? Il en avait juste entendu parler. Parti très jeune de la maison, il avait passé sa vie à l’étranger, son retour au pays était tout récent. 

Ses parents lui avaient souvent parlé du chalet, là-haut, tout là-haut dans un petit hameau au bout d’une route vertigineuse, étroite, sinueuse …

Parler de ce lieu semblait toujours animer leurs voix. Même au téléphone, même au bout du monde, il devinait avec tendresse le sourire qui illuminait leurs visages quand ils évoquaient *le chalet*.

Inimaginable, insensé ... c'est bien l'homme de Galilée, le Fils de Dieu, Celui qui devait venir! Il est là, cloué sur une croix... Témoin de la souffrance qu'il crie de tout son corps, chacun ici sait très bien qu’on approche du dernier des soupirs qu’il élèvera sur la terre. Celui qui a ouvert le cœur des hommes s’est laissé gifler, frapper, insulter, humilier, blesser par tout ce qui en est sorti… 

 

Je suis assis sur un rocher, un peu à l’écart … j'observe. Mon regard descend au pied de la croix. Appuyées là, je reconnais les tables de Moïse, les dix commandements, les dix paroles qui condamnent encore à la mort éternelle chaque transgresseur … 

Mon nom est Pierre …

Ça fait déjà un petit bout de temps que je suis revenu à mon premier métier, que je rapproche mes horizons, que je raisonne mes rêves, que je vis en mineur, que je m’accommode des jours ternes parce que j’ai durement appris ce qu’il en coûte d’entrevoir, d’espérer, de penser trouver et d’y croire en risquant toutes ses sincérités. 

Oui, ces derniers temps, la vie s’est chargée de me rappeler que les lendemains des jours heureux sont difficiles, que je reste et resterai décevant, capable du pire et qu’il est peut-être plus sage de ne pas trop m’approcher de la joie pour ne pas risquer de pleurer à nouveau, plus fort, encore plus profondément, quand le bonheur versatile ne me voudra plus, quand, lassé, il me claquera à nouveau la porte au nez pour vite s’en aller sourire et recommencer sa danse ailleurs. Chat échaudé … n’ose plus espérer.

Alors je rétrécis, je m’éteins petit à petit, l’ *en-vie* s’en va comme le sable fin coule  entre les doigts… et le pire, c’est que j’ai l’impression que ça m’est égal …

*J’ai toujours eu de la peine devant les gens qui vivent facilement, qui traversent les vents contraires sans même se retrouver décoiffés à la sortie… j’ai des fois l’impression qu’ils sont là pour éteindre ceux qui les regardent briller …*

Robin ruminait sa frustration en marchant dans les ruelles étroites de la vieille ville. C’était chez lui ici, son territoire, le monde merveilleux de son enfance … les rires, les jeux, les parties de cache-cache de nuit avec ses voisins Théo et Eva … Les habits de chevalier, les poursuites dans les ruelles après le caté, les raccourcis mystérieux, les passages secrets pour s’approcher du château, l’escalade du mur pour guigner par-dessus juste assez longtemps pour apercevoir le Comte, sa femme ou leurs filles dans le jardin … puis la fuite précipitée pour ne pas se faire attraper par le concierge qui les avait à l’œil … !! *Ah! l’éducation de la rue, l’éducation des rencontres sans écrans, la si belle confiance qui se tisse entre les gens qui ont des histoires simples …*. Robin sourit, un peu ému, en éveillant ces pages bruyantes, heureuses, un peu insouciantes de sa vie …